Plongez dans le 1er chapitre de « Dieu est mort » …
Monastère San-Paolo – Paraguay – 15 octobre 2025
« Les cloches sonnaient pour la prière des laudes, le père Juan tomba à genoux. Il se pencha au-dessus de la cuvette et vomit violemment, le ventre secoué de spasmes. Il demeura prostré à demi conscient avant qu’un bruit ne le réveille. C’était Tomas, qui se précipitait dans les toilettes d’à côté, suivi par Pedro tout aussi empressé d’aller vomir. Juan se releva péniblement, une douleur aigüe entre les tempes. Il aida ses frères à se redresser. Qu’avaient ils mangé au diner pour être malades comme ça ? Après s’être nettoyé le visage, ils se dirigèrent vers les cellules des autres moines. Domingo lessivait le sol, il n’avait pas eu le temps de se lever, les autres sortaient des sanitaires, l’air hébété.
Le jour commençait à poindre. Juan proposa de décaler l’office d’une demi-heure pour que chacun puisse reprendre ses esprits et regagna sa cellule. Sa migraine s’estompait, mais il ressentait toujours une pulsation entre les tempes tandis que des relents de nausée lui remontaient à la gorge. Cela lui rappela un très vieux souvenir.
Il venait d’avoir vingt-cinq ans et se préparait à entrer dans les ordres. Un soir, envahi par le doute, il était sorti marcher sans réveiller sa mère. Mais un orage avait éclaté et il s’était réfugié dans un café. Le barman l’avait accueilli en posant sur le comptoir une bouteille de cachaça et deux verres. « Tu m’as l’air d’avoir besoin d’un remontant toi ! ». Arrivé à la moitié du flacon, Juan s’était mis à partager ses angoisses avec le patron du bistrot qui l’avait écouté avec une grande attention. En quittant le café, tard dans la nuit et le pas mal assuré, il sentait un peu plus en paix, mais le lendemain, il s’était payé une monumentale et dernière gueule de bois.
Et là, cinquante ans après, il en retrouvait tous les symptômes. Il revêtit sa chasuble et se dirigea vers la chapelle. Il alluma les cierges et attendit les autres qui arrivèrent un à un. Six moines de 77 à 98 ans. Il était, à 75 ans, le plus jeune membre de la communauté.
Personne ne parlait. Pourtant chez les dominicains on ne fait pas vœu de silence et d’ordinaire les frères discutaient entre eux avant l’office. Juan ouvrit son missel et débuta d’une voix blanche. Ô Dieu, tu es mon Dieu. Je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi. Ma vie tout entière a soif de toi, terre aride, desséchée et sans eau…
En psalmodiant les mots sans cesse répétés, l’échange avec le barman lui revint à l’esprit. Que serait-il devenu s’il avait trouvé porte close ? Il se rendit compte qu’il s’était interrompu au milieu de la prière. Il regarda ses frères, ils ne manifestaient aucune réaction. Un silence assourdissant emplissait la chapelle, le temps semblait suspendu. L’écho de ses dernières paroles, l’odeur des cierges, la lumière du jour à travers les vitraux… Incapable de poursuivre, il sortit dans le cloître et se laissa tomber sur un banc. Il ne parvenait pas à formuler une pensée cohérente, comme bloqué au fond d’un rêve éveillé. Il vit Octavio se diriger vers le réfectoire en traînant des pieds et le suivit.
C’était à Pedro de lire ce matin, mais il demeurait silencieux, le livre ouvert devant lui. Il prit soudain sa tête entre ses mains et fondit en larmes. Juan se précipita à ses côtés. Un rire résonna. C’était Josep le plus vieux d’entre eux, il perdait de plus en plus la raison. Pedro referma sa bible d’un coup sec et quitta la pièce sans un mot.
La fin du repas se passa en silence, puis chacun rejoignit sa cellule. Personne ne se leva pour déjeuner. En milieu d’après-midi, avant les vêpres, Juan retrouva ses frères assis dans le cloître. Josep, le visage traversé par un sourire dément, répétait à voix basse :
– Il n’y a plus rien, plus rien. Toute une vie et rien ! …
Les autres le regardaient, les yeux pleins de larmes. Tomas murmura dans un sanglot :
– Un froid glacial !
Juan se tut. Submergé par le vide qui l’envahissait depuis le lever du jour.
Le vieux moine s’exclama :
– Une mascarade ! Des clowns, juste de vieux clowns !
Personne n’eut le cœur de lui répondre. Ils demeurèrent là de longues heures, sans bouger. Parfois, l’un d’entre eux soupirait, un autre gémissait, un troisième prononçait quelques mots… puis le silence retombait, écrasant.
L’heure des complies passa, plus personne n’y songeait. Ils se sentaient pour la première fois infiniment seuls. Que reste-t-il quand il ne reste plus rien que le vide des ténèbres ? Même le doute qui les avait habités tout au long de leur vie monacale ne leur était plus d’aucun secours. Ils ne doutaient désespérément plus.
Lorsque le froid les chassa à la nuit tombée, aucun n’eut envie de se retrouver seul. Ils se regroupèrent autour du poêle dans le réfectoire et passèrent la soirée noyés dans leurs pensées, n’échangeant que des bribes de conversation. Juan se sentait accablé par une profonde détresse et un immense sentiment de responsabilité. Il exerçait les fonctions d’abbé, il devait veiller sur ses frères. Des frères qui n’étaient plus que de très vieux hommes, égarés, tout autant que lui.
Ce fut Pedro qui eut l’idée. Tous l’approuvèrent, il n’y avait aucune autre issue. Ils se serrèrent dans les bras, frères dans leur désespoir.
Puis Juan fit ce qu’il avait à faire. Aucun ne pria. »